SATANE CULOT
By: Joseph Mantoura
22/3/03

La propagande inquisitoriale bat son plein. Ici et là des foyers d’hérésie, dénoncés secrètement, sont investis. Les apostats, aux symbolismes pathognomoniques, sont soumis à la question selon des codes pour les amener aux aveux. L’auto da fé est proclamé fièrement devant toute une population abasourdie par ce nouveau mal qui la ronge. Elle applaudit, jubile et s’impatiente du laxisme des organismes juridico-ecclésiastiques à monter les bûchers qui extermineront ces graines d’infamie.

Détrompez-vous ! Nous ne sommes pas en 1184, année des conciles de Vérone et moins encore en 1220, date des décrets impériaux de Frédéric II, mais bien au Liban en l’an 2003, période de décrépitude politico-économique. Il ne s’agit pas non plus des inquisiteurs du type Conrad de Marburg le redoutable, ni du moins tristement célèbre Thomas de Torquemada, Dominicain espagnol, mais plutôt de nos hommes politiques et religieux de notre histoire la plus récente. Une fois de plus l’état libanais n’a fait cure d’aucun sens rationnel.

Il faut nous rendre à l’évidence que le seuil de faillite politique ait atteint des seuils si bas, qu’il a fallu à notre intelligentsia politique aller compulser des manuels aussi anachronique à la recherche d’un élixir de jouvence. Nous avons connu un Liban chasseur de sorcières partisanes, israéliennes, planteuses de pavot voire sorcières ultra-protestantes récemment. Il a pu anéantir les partis dits réactionnaires, harceler l’armée de Tsahal jusqu’au retrait quasi total du Sud Liban, déraciner des plants d’opium et contrecarrer les projets, qualifiés de sordides, du congrès maronite de Los Angeles. Aujourd’hui il serait l’élu pour une tâche titanesque et un vieux rêve millénaire, celui de vaincre le Diable. Une psychose démoniaque hante la populace qui croit dur comme fer à une invasion méphistophélique. Belzébuth et autres Lucifer se sont donnés le mot pour envahir le pays des cèdres. Tout paraît suspect aux yeux de tout un chacun, et chacun est Incube ou Succube jusqu’à preuve du contraire. Voilà qu’un tatouage prend des dimensions infernales, qu’une musique des connotations sataniques et qu’une étoile des auras malignes. Et les bacchantes médiatiques d’amplifier un phénomène purement de diversion pour aller infecter des esprits crédules et superstitieux.

Dans tout ce nouveau remue-ménage, y aurait-il une place à une jeunesse, qui faute de pouvoir s’exprimer librement, donnerait libre cours à son imagination ne fut-ce que par le biais de stigmates qu’elle s’inflige. Dans ce capharnaüm social, trouverait-on un oasis au mal-être qui exorcise son angoisse dans la frénésie des synthétiseurs et sons numériques. Dans cette cacophonie politico-sociale, pourrait-on se réfugier dans les délires interdits des stupéfiants et spiritueux. Tout au plus, pourrait-on soulever l’hypothèse de marginaux, de psychotiques ou plus simplement de criminels illuminés mythomanes classiques comme on en rencontre dans toute société. Evidemment pas, l’autorité gouvernementale, comme à l’accoutumée, nous a engendré le fléau, le responsable et la solution radicale. Quelques jours, nous ont promis les ministres, et le diable sera à l’ombre.

Que de facéties vaticinatrices nous fait avaler le pouvoir ! Alors que se profile à l’horizon une nouvelle ère mondiale, et de plus à notre porte, l’état s’attelle à traquer le Diable en personne. Avouez qu’il faut un sacré culot pour avancer un tel projet alors que nous abordons le troisième millénaire. A penser que nos responsables ont le diable au corps !