Un peu façon Dreyfus, un peu printemps de Prague, les juges d'instruction libanais ont retenu contre nombre d'opposants au pouvoir des chefs d'inculpation sinon aléatoires, du moins contestables. Ni l'impudeur de l'accusation et, moins encore, sa légèreté n'éveillent la perplexité de nos concitoyens. Face à une tolérance civile désespérément apathique, la justice libanaise ne se souciant déjà plus de la forme, se joue actuellement allégrement du contenu, certaine d'une impunité même morale. Aussi coercitif que cela puisse paraître, une prise de position pourrait encore contrer l'irréversibilité du processus qui, faute de quoi, n'épargnera par son incohérence et sa corruption que, transitoirement peut-être, les gouvernants seuls aussi longtemps qu'ils règneront.
Imaginez-vous, juste un instant, seul au monde avec pour seuls compagnons plein d'appréhensions plusieurs jours durant, dans un univers confiné dans une cellule étriquée, sans couleur, sans jour, sans nuit, sans heure. Pensez à l'instant où la porte s'ouvrira sur des militaires armés qui vous traîneront sans ménagement aucun à travers maints couloirs obscurs et humides, témoins silencieux de scènes avilissantes, vers l'étal juridique où vous scruteront vos bourreaux jusqu'à vous démunir de votre confiance. Imbus d'une autorité plénipotentiaire, à plusieurs contre uniquement vous, ils s'efforceront, sans relâche, épiant votre moindre défaillance, de vous assujettir encore plus en vous imposant un rythme puis un cours que vous n'aviez jamais voulu. Concevez que ces inquisiteurs ne reculeraient devant aucun préjudice, physique soit-il ou moral pour vous faire ployer jusqu'au moment où, chosifié par une cuisine dont ils ont le secret, vous ne pourriez les identifier, en fin de compte, que comme vos seuls confidents et salvateurs sublimant votre soumission par une paraphe apposée au bas d'un manuscrit que vous n'auriez jamais parcouru mais qui, suivant les instructions appuyées de vos juges, représenterait la seule issue du tunnel juridique.
Vieux peuple de 6000 ans, comme se plaisent à nous le répéter nos politiques, considère ce jugement et réalise qu'une nouvelle adversité s'installe. Le Liban, nous l'avons compris ne sera jamais plus comme avant. Outre la politique, l'économie, l'éducation voire l'infrastructure, et j'en passe, la justice aussi l'a trahi. Ces jugements sont les prémices des premiers termites de l'injustice qui vont ronger notre parquet judiciaire. Cette avant-garde renie l'altérité des cultures, la diversité des croyances et la disparité des visions. Vulnérables sommes-nous par notre cécité vis-à-vis des vices de procédures judiciaires qui, si pour l'instant, n'incommodent que les représentants de courants qui ont, au pire, été les artisans de la guerre fratricide libanaise, pourraient, le jour où ces derniers auraient tous été incarcérés ou contraints à la fuite, se retourner contre les passifs observateurs. Vulnérables sommes-nous aussi par ignorance, à calculer le nombre impressionnant de citoyens qui, faute de temps ou par simple répulsion, ignore la question politique pour s'adonner, l'esprit tranquille, aux questions d'argent. Nul doute qu'un beau jour, à vouloir trop amasser dans le dédain, ils ignoreront toujours comment en sont-ils arrivés à répondre devant la cour de justice. Vulnérables sommes-nous encore par la nature même du Libanais qui, de compromission en transaction, consentent des latitudes aux confins de la trahison et, de marchandage en conciliation, souffrent les doubles opinions. Enfin, plus vulnérables sont les Libanais par la déchéance de ses principes moraux. Les prises de positions constamment tangentielles ont imprégné le peuple et ses représentants d'un exécrable sentiment d'inconstance, sorte de veulerie qu'ils cherchent à masquer par une sorte de liberté sélective quand bon leur semble.
L'injustice à punir est une pathologie du totalitarisme. Comment corriger ce dérapage juridique sans s'aliéner l'autorité étatique qui, incapable de remédier aux maux, relègue au registre de la haute trahison toute attitude différente de la sienne? Les politologues candides nous affirment que notre pays est en plein essor incluant notre justice qui, elle aussi, est en pleine restructuration et ce depuis 10 ans et, par conséquent, quelques années restent encore inévitables pour un ravalement de la façade juridique libanaise. Seulement, ces mêmes candides n'ont pas calculé que d'ici là, nous risquons fort de n'être plus ici bas pour vérifier la véracité des propos tenus, et qu'entre temps, la justice sévit un peu maladroitement dans une région du monde dont nous sommes l'infortuné épicentre. Il ne fait pas l'ombre d'un doute que nous faisons partie intégrante d'un cercle vicieux par le biais, d'au moins, un silence de consentement, sinon, sauf abus, pourquoi faut-il se taire quand ce ne sont ni M. Hindi et encore mois M. Younes qui se sont attaqués à l'armée libanaise aussi bien au Nord, qu'à la Bekaa ou au Sud du pays. Ce ne sont toujours pas eux non plus qui ont planté le pavot ou commandité le meurtre des juges de Saida. Ce ne sont pas eux l'unique source de terrorisme comme l'entendent quelques gribouilles libanais à la recherche de faveurs arabes aux prix de sacrifices humains.
Face à l'improbabilité d'un soulèvement populaire stigmatisant les aléas du système judiciaire, il nous faut compter sur la justice elle-même. Des voix, comme celle du Président Riachi, devraient s'élever plus souvent et plus assourdissantes. Mais surtout, il faut espérer en de plus durables atouts : L'engagement d'un peuple à surveiller sa mécanique juridique pour peu qu'elle devienne infernale. Dans l'attente d'un Emile Zola, j'accuse. J'accuse dans l'espoir, même infime, d'être entendu. Probablement, un « germinal » réformateur réveillera ce peuple malade de fatalisme.