ETRE OU NE PAS
ETRE
By: Joseph Mantoura
21/1/03
Depuis 1990 les Libanais parièrent gros sur la deuxième république, fille légitime du
fameux Accord de Taëf, ratifié alors sous garantie américano-saoudienne. Ils pensaient,
à tort ou à raison, que le pouvoir légitimisé par les pays voisins, par la coalition
des monarchies arabes et la bénédiction des Etats-Unis, fraîchement promus au rang
dhyperpuissance planétaire, lui prodiguerait du vent en poupe. Le
gouvernement mériterait enfin son nom pour régner, au sens strict du terme, sur tout le
territoire libanais.
Evidemment, Aoun renâclait face à la « Pax Syriana » imposée par le biais, selon lui,
daccords polichinelle, Geagea vitupérait son application capricieuse et
dautres, occasionnellement, invectivaient les ratés de cette nouvelle république
quand, trop occupée à harmoniser ses premiers pas, elle les délaissait assez longtemps.
Les Libanais trop las de quinze années de guerre civile, pardonnaient et considéraient
ces accrocs comme des erreurs de jeunesse. Ils navaient dautres choix que de
croire en ces nouveaux rédempteurs, repentis seigneurs de guerre fort de leurs
précédentes expériences belliqueuses auto-destructrices, modifiés en intouchables
olympiens juchés dans leurs palais respectifs et à la Place de LEtoile.
La boucherie de la caserne militaire de Dékouaneh invalide-t-elle leurs préjugés ? Pour
la première fois, larmée libanaise est défiée dans son quartier. Dissimulée
dans la rhétorique des discours qui fleurissaient la symbolique vocation de larmée
nationale, la fracture qui continue de handicaper la population libanaise sest
révélée au grand jour dans le sacro-saint de la deuxième république : un jeune
circonscrit a tiré à bout portant ses camarades darmes assoupis en plein
casernement pour des motifs dextrémisme religieux. De la bouche même du ministre
de lintérieur, laveu est tombé avouant que la fièvre fanatique enflamme les
esprits de nos jeunes daujourdhui tout comme la drogue ou ladoration du
Diable.
Si cet événement ne sort pas de lordinaire en lui-même, il est essentiel de le
replacer dans son contexte, contexte de défis de plus en plus audacieux contre
larmée qui évolue depuis linsurrection de Sir-El-Dennieh en passant par la
révolte armée des déshérités de Toufaili, les escarmouches fallacieuses des zones
sécuritaires des camps palestiniens du Sud et de la Bekaa jusquà la fâcheuse
tuerie de la caserne de Dékouaneh. Un contexte qui évolue parallèlement avec des défis
provocateurs à lencontre de lautorité étatique tant sur le plan juridique,
qui ont coûté la vie à moult juges siégeant, que politique, et la liste non exhaustive
sera inutile à établir.
Evaporée lapothéose providentielle de la jeune république qui, contrairement à
la précédente, non seulement réclame haut et fort sa franche hostilité à létat
dIsraël, mais en outre, et plus royaliste que le roi, a payé, et paye toujours
seule, le plus lourd tribut sur lautel du combat tant loué contre lennemi
sioniste. La neutralité dans le conflit loco-régional, talon dAchille de la jeune
nation libanaise davant 75, souvent persiflée était retenue comme le primum movens
par excellence du conflit fratricide, par ceux-là mêmes qui actuellement sapent les
fondements de létat. Désuet aussi le prétexte du rééquilibrage du paysage
politique qui favorisait outrageusement une communauté aux dépens dune autre. Bien
que tricéphale et multiconfessionnel, le pouvoir post-Taëf sembourbe
dintrigues politiques autrement plus hasardeuses quauparavant qui, plus est,
gaspille peu ou prou dénergie à sauto-inhiber tout en sépiant, en
veux-tu en voilà, chacun protégeant ses plates-bandes délimitées par le mini
Sykes-Picot syro-libanais. Suranné lillusoire rêve unificateur de larmée
libanaise qui, dans son patriote creuset, façonne un libanais à léchelle
nationale. La tonitruante formule magique du service militaire, dernier rempart contre le
communautarisme, a tremblé, prouvant, du même coup, que le péril déborde loin, et de
loin les enceintes des baraques militaires. Le fanatisme ignore les clôtures les mieux
gardées.
Machiavel soulignait, ironiquement, quil est mal de dire du mal du Mal. Létat
libanais applique, avec minutie, le théorème, car si à juste titre les Libanais
sinquiètent quant à lénième forfait commis envers la dignité de la
nation, le pouvoir demeure incapable de pointer du doigt le crime. Ici acte individuel,
là-bas psychose de persécution, il sébroue entre lindifférence ou la
complicité. Pendant ce temps, le fanatique se taille des chasses gardées aux quatre
coins du Liban disposant de vastes viviers extrémistes prêts à lemploi.
Il est fini, il y a bien longtemps, le temps des fleurs et de linsouciance. Un mal
sournois et autrement plus dévastateur que le sionisme menace le pays des cèdres. Il ne
se trouve ni du coté israélien et moins encore syrien, mais dans le tréfonds le plus
inavouable de chaque citoyen. A insister à sidentifier à une communauté et
ignorer la notion politique et culturelle de létat, les conflits au départ
religieux, au sens large du terme, finiront par réaction fissile à se ramifier
pernicieusement jusquà des niveaux didentification de plus en plus étriqué
réduisant la notion communautaire à lindividu seul, et lexemple récent des
batailles rangées des clans familiaux rivaux de la Bekaa illustre la dangereuse dérive
de la notion communautaire réduite à son sens le plus archaïque. Ni létat
policier aux armées intangibles, ni le passage sous silence des méfaits ne trouveront
remède à la pathologie. Tout comme la première fut et la deuxième lest, la
troisième république sera tout aussi impuissante face au mal qui ronge. La
responsabilité incombe aux citoyens dêtre (responsables) ou de ne plus être
tout court