Comment le monde a-t-il pu en arriver là ? Y avait-il un autre scénario qui aurait pu éviter ce spectacle de division profonde dans la communauté internationale ?
Trois hommes sont indéniablement responsables de lissue que va définitivement avoir le conflit autour de lIrak ; George Bush dun côté, Jacques Chirac et Saddam Hussein, alliés de circonstance, de lautre. Tous les trois ont pris des chemins irréversibles sans se ménager une porte de sortie au cas où leurs plans ne se passeraient pas conformément aux prévisions.
George Bush dabord, qui a misé gros et mis sa présidence en jeu dans ce conflit. Son engagement progressif dès 2001 pour en finir avec lIrak jusquà en faire une priorité dès lété 2002 ne lui laissa aucune autre issue que de passer à lacte à moins de mettre son propre leadership et celui de son pays en péril. Force est de reconnaître cependant, que les Américains ont dautres besoins plus fondamentaux à travers cette guerre irakienne, ne se limitant pas au pétrole comme se plaisent à le simplifier superficiellement les opposants à la guerre, mais incluant aussi des raisons stratégiques en relation avec leur nouvelle vision du Moyen-Orient et du monde suite au 11 septembre.
Saddam Hussein ensuite, qui sest fait piéger par son propre mensonge entretenu depuis une décennie sur sa non-possession darmes chimiques et bactériologiques, chose à laquelle mêmes les inspecteurs les plus impartiaux ne croient pas (-preuve en est leur rapport en 1998 avant de quitter le pays-). Pour ne pas revenir sur sa parole et donner raison aux accusations américaines, le raïs irakien se retrouve dépourvu doption alternative, sinon celle despérer que la division de la communauté internationale, sous linstigation de la France, empêche linévitable.
Jacques Chirac enfin, qui en menant une opposition publique et acharnée aux américains na laissé aucune place au compromis qui aurait pu leur sauver la face ou la sienne.
Les Américains se sont certes très mal pris. Ils essuient aujourdhui un échec diplomatique et médiatique cuisant. En annonçant la guerre avant même daller à lONU, ils ont donné limpression (-à juste titre-) quils ny vont que pour la forme afin de faire avaliser une décision déjà prise. Alors quils auraient dû mieux préparer le terrain sur le plan diplomatique pour ne pas se retrouver, la veille dune décision historique à lONU, à la merci de quelques petits pays au poids habituellement quasi-nul sur la scène internationale.
Leur campagne médiatique ne fut pas plus réussie. Mélangeant souvent arrogance et inconsistance, ils ont échoué à faire passer leur message vers lopinion publique mondiale. Après lavoir exagérément concentré en 2002 sur les armes à destruction massive, il était trop tard, avec le mouvement pacifiste qui prenait de lampleur, de le réorienter vers les mérites et les bénéfices de laction militaire pour le peuple irakien et lensemble de la région.
Les Français, quant à eux, ne sont pas en reste. Inquiets pour leurs intérêts économiques menacés en Irak, craignant des attentats terroristes suite à la radicalisation des intégristes dans la perspective dune guerre, mais surtout croyant saisir une bonne opportunité pour restaurer la « grande puissance » française dantan, ils ont choisi de rentrer dans un conflit ouvert avec les Etats-Unis.
Jacques Chirac, champion de la démagogie à domicile, a voulu lexporter sur la scène internationale en surfant sur la vague de lopinion publique pacifiste et surtout anti-américaniste quil a réussi à radicaliser et entraîner. Ses surenchères progressives ont même poussé la Ligue arabe, amorphe et résignée jusque-là, à se réveiller de son sommeil profond et adopter une position, bon gré, mal gré, au moins équivalente à celle de la France.
Ne se contentant pas dune position de principe contre la Guerre, dont la France a parfaitement le droit, il a entamé une entreprise dobstruction active contre les Américains jusquà dépêcher son fidèle Dominique de Villepin, Tayllerand de nos jours, pour faire pression sur les pays africains détenteurs de vote au conseil de sécurité.
Cette campagne française a non seulement compliqué sérieusement les plans de leur allié (?) transatlantique mais fut un cadeau du ciel à Saddam Hussein qui y a trouvé la seule perspective de salut face à un sort déjà scellé ; Ainsi, paradoxalement, elle a enlevé lunique petite chance pour éviter la guerre, soit celle dun départ volontaire de Saddam.
Mais si la France reste dans ses droits en ayant un avis opposé à la guerre, elle échoue à donner une alternative plausible. Certains de ses arguments souffrent dun déficit de crédibilité.
Quand vendredi dernier à lONU, Dominique De Villepin sermonne les Etats-Unis sur la démocratie qui doit dicter le système international, il oublie sans doute que le comportement antidémocratique de la France vis-à-vis des pays de lEurope de lEst ne lui permet pas de sériger en donneur de leçon.
Quand il exprime ses inquiétudes pour la stabilité du Moyen-Orient dans la perspective dune guerre, il occulte le fait que cest de la stabilité des régimes dictatoriaux, que la France courtise ou ménage, dont il se soucie. Car les peuples du Moyen-Orient, avec ou sans guerre en Irak, vivent depuis longtemps déjà dans linstabilité : celle politique, économique, sociale, intellectuelle et celle de ne jamais avoir la certitude dun avenir digne et respectable.
Certes les Américains ne vont pas à cette guerre par simple grandeur dâme ou charité. Ils ont bien entendu des intérêts dordre économique mais surtout stratégique et sécuritaire, convaincus du besoin dune solution radicale au Moyen-Orient, foyer principal du terrorisme qui les menace. Mais, pour une fois que ces intérêts convergent avec ceux des peuples, et non ceux des régimes dictatoriaux comme cétait le cas depuis une cinquantaine dannées, pourquoi donc sen offusquer ou sen révolter ?
Que adviendra de chacun de ces trois hommes au lendemain de ce tournant historique ?
Si le sort de Saddam Hussein nest plus un secret, celui de George Bush dépendra de la suite des évènements. Tant que la guerre militaire se passe rapidement sans complication majeure et sans importantes pertes humaines, surtout dans la population civile, il pourra résorber la tendance négative de lopinion publique, aidé pour cela par les images télévisées du peuple irakien jubilant dans les rues à la chute de son oppresseur de plus de trente ans.
Mais Jacques Chirac sortira en grand perdant. Le lendemain dune pareille victoire américaine aura un bilan très lourd pour la France. Il sera économique et politique, à commencer par le coût exorbitant de la perte des trois principales tribunes par lesquelles la France maintenait une présence influente et puissante sur la scène internationale : le Conseil de Sécurité de lONU, lOTAN et lUnion européenne, qui sortiront fortement ébranlées par lépreuve internationale à laquelle on vient dassister.
Ce jour-là, Jacques Chirac regrettera de ne pas avoir davantage méditer la fable de la Fontaine sur « la grenouille qui a voulu devenir un buf »