No Exit Strategy
By: Abdo Jeha - Paris, France
11/3/03

Comment le monde a-t-il pu en arriver là ? Y avait-il un autre scénario qui aurait pu éviter ce spectacle de division profonde dans la communauté internationale ?

Trois hommes sont indéniablement responsables de l’issue que va définitivement avoir le conflit autour de l’Irak ; George Bush d’un côté, Jacques Chirac et Saddam Hussein, alliés de circonstance, de l’autre. Tous les trois ont pris des chemins irréversibles sans se ménager une porte de sortie au cas où leurs plans ne se passeraient pas conformément aux prévisions.

George Bush d’abord, qui a misé gros et mis sa présidence en jeu dans ce conflit. Son engagement progressif dès 2001 pour en finir avec l’Irak jusqu’à en faire une priorité dès l’été 2002 ne lui laissa aucune autre issue que de passer à l’acte à moins de mettre son propre leadership et celui de son pays en péril. Force est de reconnaître cependant, que les Américains ont d’autres besoins plus fondamentaux à travers cette guerre irakienne, ne se limitant pas au pétrole comme se plaisent à le simplifier superficiellement les opposants à la guerre, mais incluant aussi des raisons stratégiques en relation avec leur nouvelle vision du Moyen-Orient et du monde suite au 11 septembre.

Saddam Hussein ensuite, qui s’est fait piéger par son propre mensonge entretenu depuis une décennie sur sa non-possession d’armes chimiques et bactériologiques, chose à laquelle mêmes les inspecteurs les plus impartiaux ne croient pas (-preuve en est leur rapport en 1998 avant de quitter le pays-). Pour ne pas revenir sur sa parole et donner raison aux accusations américaines, le raïs irakien se retrouve dépourvu d’option alternative, sinon celle d’espérer que la division de la communauté internationale, sous l’instigation de la France, empêche l’inévitable.

Jacques Chirac enfin, qui en menant une opposition publique et acharnée aux américains n’a laissé aucune place au compromis qui aurait pu leur sauver la face ou la sienne.

Les Américains se sont certes très mal pris. Ils essuient aujourd’hui un échec diplomatique et médiatique cuisant. En annonçant la guerre avant même d’aller à l’ONU, ils ont donné l’impression (-à juste titre-) qu’ils n’y vont que pour la forme afin de faire avaliser une décision déjà prise. Alors qu’ils auraient dû mieux préparer le terrain sur le plan diplomatique pour ne pas se retrouver, la veille d’une décision historique à l’ONU, à la merci de quelques petits pays au poids habituellement quasi-nul sur la scène internationale.

Leur campagne médiatique ne fut pas plus réussie. Mélangeant souvent arrogance et inconsistance, ils ont échoué à faire passer leur message vers l’opinion publique mondiale. Après l’avoir exagérément concentré en 2002 sur les armes à destruction massive, il était trop tard, avec le mouvement pacifiste qui prenait de l’ampleur, de le réorienter vers les mérites et les bénéfices de l’action militaire pour le peuple irakien et l’ensemble de la région.

Les Français, quant à eux, ne sont pas en reste. Inquiets pour leurs intérêts économiques menacés en Irak, craignant des attentats terroristes suite à la radicalisation des intégristes dans la perspective d’une guerre, mais surtout croyant saisir une bonne opportunité pour restaurer la « grande puissance » française d’antan, ils ont choisi de rentrer dans un conflit ouvert avec les Etats-Unis.

Jacques Chirac, champion de la démagogie à domicile, a voulu l’exporter sur la scène internationale en surfant sur la vague de l’opinion publique pacifiste et surtout anti-américaniste qu’il a réussi à radicaliser et entraîner. Ses surenchères progressives ont même poussé la Ligue arabe, amorphe et résignée jusque-là, à se réveiller de son sommeil profond et adopter une position, bon gré, mal gré, au moins équivalente à celle de la France.

Ne se contentant pas d’une position de principe contre la Guerre, dont la France a parfaitement le droit, il a entamé une entreprise d’obstruction active contre les Américains jusqu’à dépêcher son fidèle Dominique de Villepin, Tayllerand de nos jours, pour faire pression sur les pays africains détenteurs de vote au conseil de sécurité.

Cette campagne française a non seulement compliqué sérieusement les plans de leur allié (?) transatlantique mais fut un cadeau du ciel à Saddam Hussein qui y a trouvé la seule perspective de salut face à un sort déjà scellé ; Ainsi, paradoxalement, elle a enlevé l’unique petite chance pour éviter la guerre, soit celle d’un départ volontaire de Saddam.

Mais si la France reste dans ses droits en ayant un avis opposé à la guerre, elle échoue à donner une alternative plausible. Certains de ses arguments souffrent d’un déficit de crédibilité.

Quand vendredi dernier à l’ONU, Dominique De Villepin sermonne les Etats-Unis sur la démocratie qui doit dicter le système international, il oublie sans doute que le comportement antidémocratique de la France vis-à-vis des pays de l’Europe de l’Est ne lui permet pas de s’ériger en donneur de leçon.

Quand il exprime ses inquiétudes pour la stabilité du Moyen-Orient dans la perspective d’une guerre, il occulte le fait que c’est de la stabilité des régimes dictatoriaux, que la France courtise ou ménage, dont il se soucie. Car les peuples du Moyen-Orient, avec ou sans guerre en Irak, vivent depuis longtemps déjà dans l’instabilité : celle politique, économique, sociale, intellectuelle et celle de ne jamais avoir la certitude d’un avenir digne et respectable.

Certes les Américains ne vont pas à cette guerre par simple grandeur d’âme ou charité. Ils ont bien entendu des intérêts d’ordre économique mais surtout stratégique et sécuritaire, convaincus du besoin d’une solution radicale au Moyen-Orient, foyer principal du terrorisme qui les menace. Mais, pour une fois que ces intérêts convergent avec ceux des peuples, et non ceux des régimes dictatoriaux comme c’était le cas depuis une cinquantaine d’années, pourquoi donc s’en offusquer ou s’en révolter ?

Que adviendra de chacun de ces trois hommes au lendemain de ce tournant historique ?

Si le sort de Saddam Hussein n’est plus un secret, celui de George Bush dépendra de la suite des évènements. Tant que la guerre militaire se passe rapidement sans complication majeure et sans importantes pertes humaines, surtout dans la population civile, il pourra résorber la tendance négative de l’opinion publique, aidé pour cela par les images télévisées du peuple irakien jubilant dans les rues à la chute de son oppresseur de plus de trente ans.

Mais Jacques Chirac sortira en grand perdant. Le lendemain d’une pareille victoire américaine aura un bilan très lourd pour la France. Il sera économique et politique, à commencer par le coût exorbitant de la perte des trois principales tribunes par lesquelles la France maintenait une présence influente et puissante sur la scène internationale : le Conseil de Sécurité de l’ONU, l’OTAN et l’Union européenne, qui sortiront fortement ébranlées par l’épreuve internationale à laquelle on vient d’assister.

Ce jour-là, Jacques Chirac regrettera de ne pas avoir davantage méditer la fable de la Fontaine sur « la grenouille qui a voulu devenir un bœuf »